Internet
et
l’apparition des nouvelles technologies de l’information et de la
communication
(NTIC)
ou aujourd'hui technologies de l'information et de la communication
pour
l'enseignement (TICE) ont fait naître des engouements
démesurés
tout comme des peurs exagérées. Une polarisation sur
l’aspect
technique risque à nouveau de nous faire passer à
côté
du sujet alors que ces TICE nous proposent des moyens pour
enseigner
et apprendre autrement ou comme comme le dit Monique Linard jeter un pont
possible entre faire et dire à
condition de tenir compte de la culture
éducative et professionelle en contexte et de ne pas se
construire une vision fantasmée des TICE.
Il
nous faut
tout d’abord réfléchir sur les possibilités qui
s'offrent
à nous, et sur notre manière d’envisager notre rôle
au service de l’enseignement et de l’apprentissage, afin de mieux
saisir
ensuite les enjeux pédagogiques et de mieux percevoir
les
différentes catégories
d'activités possibles dans
toutes les disciplines et plus particulièrement en
FLE
- Réfléchir
sur Internet et ses multiples utilisations nous oblige avant tout
à sortir
d’une pensée magique savamment entretenue autour de la
technique
dès que celle-ci nous propose ses produits et à bien
comprendre les
effets dévastateurs que cette pensée produit sur la
communication. (1).
Cela interroge les liens de dépendance que nous entretenons avec
la technique et à bien saisir qu’en termes pédagogiques
aucune
technologie n’implique, ni ne génère automatiquement de
saut
qualitatif en soi. Cette mystification technologique risque au mieux
d’ancrer
davantage des pratiques en vigueur qui sont celles de la compilation et
du « golf pédagogique » à trous multiples
où
l’interactivité n’est paradoxalement pas un échange.
-
Réfléchir
sur Internet nous oblige à percevoir combien information ne
signifie
ni communication ni connaissance. Cela touche notre conception du
Savoir
et la relation que nous entretenons avec lui (savoir et pouvoir). La
connaissance
est-elle un préconstruit qu’un individu transmet à un
autre
ou une élaboration personnelle que chacun se crée en
allant
à la rencontre du monde ? Quelle est la place exacte de
l’enseignant
dans cette recherche ?
-
Réfléchir
sur Internet et ses utilisations impose donc changement de paradigme en formation et de penser
pédagogie d'abord, car c'est le projet qui compte avant
tout. Cela concerne notre conception de l'apprentissage et de
l’enseignement
de manière générale. En effet une tête bien
faite n’est pas un disque dur, une simple mémoire. La
médiation
humaine vers l’élaboration de connaissances, sera toujours
indispensable.
Il reste peut-être à redéfinir le lieu
d’intervention
et les moyens de cette médiation. Se situe-elle au niveau des
contenus
ou de la méthode ? Comment avec les TICE, mener l'apprenant vers
plus d'autonomie
?
Selon
les réponses
que nous apporterons à ces questions, qui sont préalables
à l’utilisation des TICE, notre approche d’Internet sera
différente;
mécanique et essentiellement verticale dans un cas, elle sera
relationnelle,
systémique, constructiviste
dans l’autre. Ces deux approches ne s’excluent pas. Les deux existent
et
chacune privilégie des choix
pédagogiques différents.
Bien
qu’on ne
puisse nier que d’un côté Internet creuse les
inégalités,
l’accès y étant réservé à ceux qui
savent
lire, et parmi ceux qui savent lire à ceux qui sont
reliès
au réseau, il permet cependant de faire se rencontrer des
communautés
ayant des objectifs communs… Ainsi étudiants et enseignants
sont-ils
concernés et ont-ils tout à gagner à se connecter.
Par
ailleurs
introduire les TICE ou Internet dans tout système
éducatif
reste un processus complexe qui exige pour innover, des adaptations
pédagogiques
et institutionnelles (nouvelle structuration des programmes, pratiques
et habitudes, autre distribution du temps en fonction des
activités
et de leur fin), techniques (formation des enseignants), de
reconnaissance
(prise en compte des places, tâches et objectifs respectifs de
l’enseignant
et de l’apprenant).
Internet
médium et non outil
Tout
d'abord
Internet n'est pas une machine mais avant tout grâce au courrier
électronique un médium relationnel. Si Internet
utilise
l’outil qu’est l’ordinateur, le médium ne peut être
réduit
à cet outil. Face à l'isolement Internet
accélère
la mobilité de l'information.
En
fait Internet
est déjà et sera avant tout utile à ceux qui
veulent
partager leurs expériences, échanger et créer du
matériel
pédagogique. Si face à l'isolement, Internet
accélère
la mobilité de l'information, cette force virtuelle
dépend
avant tout d'un dynamisme interpersonnel. Par delà l'espace et
le
temps, Internet dynamise ainsi les médias déjà
existants
en leur donnant une cohérence systémique
relationnelle.
Cette
dynamique
concernera par exemple divers groupes d’enseignants de FLE souhaitant
travailler
ensemble et produire leurs propres outils didactiques adaptés
à
leurs situations. Ces groupes pourront ainsi malgré la distance
constituer des listes de diffusion, élaborer de concert du
matériel
en se répartissant le travail pour parvenir rapidement à
la conception d’exercices ou de maquettes de manuels. Internet peut
être
ainsi un vecteur de travail
collaboratif et d'apprentissage
à distance.
Cette
dynamique
concernera également les étudiants, cherchant à
s’informer
et à se forger des connaissances; parcours durant lequel les
enseignants
seront leurs guides momentanés sur le chemin d’une
sémantisation
toute personnelle des informations collectées. On peut ainsi
penser
qu’à long terme la mobilité de l'information pourra
devenir
un facteur de responsabilisation et donc de démocratisation
contre
l'élitisme d'une part et contre le nivellement de l'autre.
Dynamique
socioconstructiviste du savoir
"Errare
humanum
est" alors surfons ! Errons et apprenons en construisant du sens. La
connaissance
n’est-elle pas cette mise en ordre personnelle de ce que nous percevons
du monde et la communication, ne naît-elle pas de ce besoin que
nous
avons de partager et de confronter cette organisation personnelle avec
d’autres pour l'enrichir ?
Appréhender
Internet et ses enjeux réels en pédagogie oblige à
penser l'apprentissage et l'enseignement autrement, en particulier dans
une perspective constructiviste selon laquelle les connaissances ne
sont
pas réductibles à un transfert qui irait de quelqu'un qui
sait vers quelqu'un qui ne saurait pas, mais représentent
plutôt
le résultat d'un mouvement personnel de quelqu'un, l’apprenant,
qui, à partir de son vécu, va intégrer de
manière
personnelle quelque chose de nouveau à ses connaissances
antérieures
et les modifiera; le tout se réalisant grâce au
médiateur,
l’enseignant, qui lui montrera divers chemins possibles et le
responsabilisera
dans celui qu’il apprend.
N’oublions
pas à ce propos qu’un enfant se souvient de
5% de ce
qu'il
écoute,
18%
de ce qu'il lit mais de
80%
de ce qu'il fait et de
90%
de ce qu'il
peut expliquer. Il retient ce qu’il explique.
Si
surfer
laisse la vague diriger, naviguer implique une direction, un
cap...les
deux sont utiles à la recherche active (l'intuition et
l'objectif).
Comme se plaît à dire Fransisco VARELA(2)
en citant le poète MACHADO, la connaissance ressemble au chemin
parcouru, devant, il n'y a pas de traces ni de balises.... " Marcheur,
il n'y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant...".
C’est ce qu’en cognitiviste il nomme l’énaction.
Du
chaos de
l'information livrée pêle-mêle, la connaissance se
construit
et se structure ensuite en fonction de ce projet. Beaucoup se plaignent
de ce chaos; il est en fait le point de départ nécessaire
vers cette construction du sens…Bien sûr la profusion
d'informations
risque de détruire l'Information elle-même, d'où
l'importance
d'apprendre à sélectionner, trier, classer ces
informations
éparses pour qu’elles prennent sens en mettant en relation
différents
éléments d’où finit par émerger une
certaine
vision des choses, une certaine connaissance, celle de celui qui aura
créé
ces relations, effectué ce tri. N’est-ce pas là que se
situe
le rôle de l’enseignant capable de fournir les outils
intellectuels
nécessaires à ce travail, les « grilles de lecture
» permettant de créer une mise en forme cohérente,
un sens ?.
Pédagogie
de coopération: penser "réseau"
Internet
peut
constituer un moyen de socialisation et d'interaction à distance
tout à fait particulier. Ce médium incite à une
personnalisation
des contenus dans leur organisation. Créer une page Web permet
de
conceptualiser son vécu pour le présenter aux autres. En
fait on retrouve ici certaines pratiques de la pédagogie
Freinet (interaction et collaboration).
L'internaute
accède ainsi à un mode de communication réseau
qui permet le partage, facilite les échanges et suscite la
collaboration.
Il s'agit de développer de "l'intelligence
collective" voire "connective" et de multiplier ainsi les
connaissances
de chacun car le travail d'un nombre N d'individus ensemble est
supérieur
à celui de ces mêmes individus isolés (3).
La
contribution
des TICE aux dimensions culturelles et interculturelles ainsi qu'au
développement
de valeurs d'ouverture à autrui et d'autonomie pourra donc
s'avérer
considérable au niveau européen et mondial. Là
encore
la technique n'arrive qu'en second lieu, au service d’un projet et
d'une éthique
des TICS qui nous éloigne de la fascination magique menant
au
contraire à des conduites addictives et nous oblige à
préciser certains
enjeux et paradoxes de l'autonomie.
Veut-on
partager
le savoir et collaborer entre profs, puis entre profs et
élèves
? L'enjeu n'est plus non plus technique à ce niveau mais
concerne
là encore la volonté ou le désir d’agir dans cette
direction. C'est surtout là que résidera le changement
qui
permettra ainsi de ne pas laisser sur Internet, tout l'espace aux
commerçants.
Évolution
des tâches de l'enseignant
Les
enjeux
pédagogiques ne concernent donc pas le médium lui
même
mais bien le rapport que nous entretenons avec le Savoir et sa «
diffusion » ou plutôt à sa construction, en vue d'un
développement possible de l'autonomie ou au contraire de
dépendances
multiples. A ce niveau encore, rien de bien nouveau. Si l’ordinateur
est
trop souvent arrivé dans les écoles sans prévenir
et son utilisation imposée sans débat, il a pu largement
déstabiliser plus d’un enseignant et parfois provoquer le rejet.
L’arrivée d’Internet nous permet pourtant de nous reposer
simplement
quelques questions
fondamentales et d’interpeller les réponses que
nous y apportons ou que nous éludons.
Pour
que l'information
devienne connaissance, il faut orienter l'étudiant dans ses
recherches,
lui apprendre à apprendre, l'aider dans son cheminement vers
l’établissement
de ses connaissances pour qu'il les mette en forme (in-former) et se
responsabilise
dans son apprentissage en effectuant ces tâches de structuration.
C'est le travail de l'école, c'est également celui de
l'Université.
Internet brasse l'information, la rend accessible mais ne contribue en
rien à la formation des connaissances, qui dépend, elle,
d’une formation reçue par ailleurs. L'intelligence, c’est
à
dire la capacité à relier les informations de
façon
originale et non simplement à les mémoriser, se
développe
avant tout par le contact humain, par le biais entre autres, de
pédagogues
capables d'exposer l'étudiant à une culture moins
dépendante,
plus critique. Il ne s’agit pas là simplement de contenus mais
de
leur questionnement.Les
enseignants doivent être préparés à ces
mutations
de leur rôle que va exiger Internet.
Ces
tâches
devront abandonner une vision éducative réduite à
une simple transmission d'un savoir détenu par le maître
pour
s'orienter vers une aide à la création de savoirs. Si les
jours de "l'enseigneur" sont peut-être comptés,
comme
le dit Philippe CARRE à propos de l'autoformation,
ceux du pédagogue qui voit ses tâches se
transformer de manière créative, ne sont pas en
danger.
Il est bien évident que les enseignants qui ont peur des
nouvelles
technologies aujourd’hui et craignent qu’elles prennent leur place sont
ceux qui déjà se limitent à une conception
bancaire
du savoir. Le débat n’est en somme là encore, absolument
pas technique.
Dans
l'immédiat,
la connexion sur le réseau Internet sert surtout à des
fins
d'information (accès à des bases de données,
à
des sites de ressources éducatives) et de communication
(courrier
électronique, forums de discussion). Lisez ce Vademecum
pour une didactique de l'internet.
D'autres
pistes
existent et parmi elles le travail collaboratif
évoqué
dans ces lignes. En FLE quelques exemples d'activités
et de scénarios
apparaissent. Des projets pédagogiques prennent forme et des
réseaux
d'entraide se créent ainsi que des plateformes de formation
à distance.